| La déclaration Schuman du 9 mai 1950: « Un texte qui a changé le monde » [1] |
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Marie-Thérèse Bitsch
Professeur émérite à l'université de Strasbourg
  Papiers d'actualitĂ©/ Current Affairs in Perspective  Read, save or print the pdf version of this article. A l'occasion du soixantième anniversaire du plan Schuman, le Mouvement europĂ©en organise un concours ouvert aux lycĂ©ens qui sont invitĂ©s Ă réécrire une « dĂ©claration Schuman » adaptĂ©e Ă l'Europe de notre temps. Cette initiative rappelle, s'il en Ă©tait besoin, que le projet de 1950 constitue non seulement l'acte fondateur de l'actuelle Union europĂ©enne mais reste une rĂ©fĂ©rence pour les citoyens du XXIè siècle qui veulent rĂ©flĂ©chir aux raisons, aux objectifs et aux valeurs de la construction europĂ©enne pour relever le dĂ©fi de l'approfondissement de l'intĂ©gration Ă l'Ă©chelle du continent. Le projet de 1950 est l'Ĺ“uvre de deux hommes dont les rĂ´les sont complĂ©mentaires : Jean Monnet qui en est l'inventeur et Robert Schuman qui en prend la responsabilitĂ© politique. Jean Monnet [2], qui dirige alors le commissariat gĂ©nĂ©ral au Plan, Ă©labore le texte avec ses proches collaborateurs de la rue de Martignac, en quelques semaines, au printemps 1950. Mais il rĂ©flĂ©chissait depuis l'Ă©poque de la guerre Ă la possibilitĂ© d'unir les EuropĂ©ens au sein d'une entitĂ© Ă©conomique. Par ailleurs, l'idĂ©e d'une coopĂ©ration internationale dans les industries de base, et en particulier dans la sidĂ©rurgie, Ă©tait dans l'air du temps : de nombreux projets sont esquissĂ©s Ă la fin des annĂ©es quarante, notamment en France et en Allemagne de l'Ouest, parfois avec l'appui des autoritĂ©s amĂ©ricaines. PlutĂ´t qu'au prĂ©sident du Conseil qui n'accorde guère d'intĂ©rĂŞt au projet de Monnet, il revient Ă Robert Schuman [3] , titulaire du portefeuille des affaires Ă©trangères depuis juillet 1948, de le prendre en charge pour le dĂ©fendre au sein du gouvernement français et le proposer aux partenaires europĂ©ens. Après l'avoir Ă©tudiĂ© dans sa maison de Scy-Chazelles pendant le dernier week-end du mois d'avril, le ministre rentre Ă Paris, le 1er mai, bien dĂ©cidĂ© Ă le mettre en Ĺ“uvre. Schuman comme Monnet ne manqueront pas d'expliquer que seule la France pouvait prendre cette initiative, les voisins trop faibles ou encore discrĂ©ditĂ©s par leur rĂ´le dans la guerre n'ayant pas l'autoritĂ© nĂ©cessaire pour exercer un leadership. PrĂ©sentĂ© le 9 mai au cours d'une confĂ©rence de presse, ce plan - qui gardera dans l'Histoire le nom du ministre - propose la crĂ©ation, dans un premier temps, d'un pool charbon-acier regroupant la France, l'Allemagne ainsi que d'autres pays d'Europe occidentale acceptant de s'y associer et dirigĂ© par une Haute AutoritĂ© commune indĂ©pendante des Etats. Il cherche donc Ă donner Ă la construction europĂ©enne trois orientations essentielles. D'une part, il opte pour une Europe structurĂ©e avec des institutions supranationales. D'autre part, il prĂ©conise la mĂ©thode fonctionnaliste pour avancer Ă petits pas et aller des intĂ©grations sectorielles Ă l'unification de l'ensemble des Ă©conomies puis Ă la fĂ©dĂ©ration politique. Enfin, il propose clairement l'organisation de l'Europe autour d'un noyau central formĂ© par la France et la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale d'Allemagne (RFA). Ce projet est aussitĂ´t saluĂ© comme rĂ©volutionnaire par la presse qui ne prend cependant pas toujours toute la mesure de ses ambitions et de ses potentialitĂ©s. Si Monnet et Schuman ont tenu Ă le lancer et Ă le rĂ©aliser rapidement, c'est en effet qu'ils en attendent la solution Ă plusieurs problèmes qui paraissent alors quasi insolubles [4]. Le plus urgent est la rĂ©conciliation entre la France et l'Allemagne considĂ©rĂ©es depuis des dĂ©cennies comme des ennemis hĂ©rĂ©ditaires. Cinq ans seulement après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cet objectif est audacieux car les ressentiments restent vifs, de part et d'autre, dans des populations qui ont subi la dĂ©faite (en France en 1940, en Allemagne en 1945) et l'occupation militaire du vainqueur pendant plusieurs annĂ©es. De plus, les relations entre les deux gouvernements sont tendues depuis la crĂ©ation de la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale en 1949. Certes, Paris a renoncĂ© Ă sa politique punitive, surtout sous la pression des Etats-Unis qui font dĂ©pendre leur aide financière et militaire d'un rapprochement entre EuropĂ©ens. Mais la France, prĂ©occupĂ©e de sa sĂ©curitĂ©, cherche Ă limiter ou Ă contrĂ´ler le redressement de la puissance Ă©conomique de son voisin tandis que le gouvernement de Bonn, dirigĂ© par le chancelier Adenauer, est inquiet, voire agacĂ©, par les positions françaises. La rivalitĂ© Ă propos de la Sarre, Ă©conomiquement rattachĂ©e Ă la France mais considĂ©rĂ©e outre-Rhin comme territoire allemand devant rĂ©intĂ©grer la RFA, provoque une sĂ©rieuse crise, au dĂ©but de l'annĂ©e 1950, que Robert Schuman cherche sincèrement Ă dĂ©nouer. Il pense que le projet de Monnet peut favoriser la rĂ©conciliation, en faisant entrer la RFA, avec l'Ă©galitĂ© des droits, dans une organisation mettant en commun la production de charbon et d'acier, bases des industries d'armements, rendant ainsi la guerre non seulement impensable mais matĂ©riellement impossible. Garantir la paix est donc la prioritĂ© du plan Schuman comme le suggère l'omniprĂ©sence de ce thème tout au long du texte. Il ne s'agit pas seulement de rapprocher les anciens ennemis des deux cotĂ©s du Rhin. Une autre menace pèse sur l'Europe divisĂ©e par la guerre froide qui ne cesse de s'aggraver depuis 1947, avec le coup de Prague, le blocus de Berlin, la crĂ©ation de deux Etats allemands de part et d'autre du rideau de fer, la signature de traitĂ©s (traitĂ©s bilatĂ©raux Ă l'Est entre l'URSS et ses satellites, pacte atlantique Ă l'Ouest) s'efforçant de renforcer la cohĂ©sion de chacun des camps. Monnet et Schuman, comme beaucoup d'Occidentaux, redoutent une agression communiste et une troisième guerre mondiale qu'ils voudraient prĂ©venir en unifiant l'Europe occidentale pour faire barrage Ă l'expansion soviĂ©tique, conformĂ©ment Ă la politique d'endiguement dĂ©finie dès 1947 par le prĂ©sident Truman. Le pool charbon-acier apparaĂ®t donc Ă la fois comme un instrument de rĂ©sistance Ă la politique soviĂ©tique et comme un moyen d'intĂ©gration Ă l'Ouest. L'approfondissement de la construction europĂ©enne est ainsi Ă©troitement liĂ© au dĂ©sir de rĂ©conciliation et Ă la volontĂ© de paix. Au dĂ©but de l'annĂ©e 1950, diffĂ©rentes organisations existent dĂ©jĂ en Europe occidentale : l'Organisation europĂ©enne de coopĂ©ration Ă©conomique, créée pour la mise en Ĺ“uvre du plan Marshall, l'Union occidentale qui est un pacte de sĂ©curitĂ© collective entre cinq Etats europĂ©ens pour prĂ©parer le pacte atlantique, le Conseil de l'Europe constituĂ© Ă la demande du Mouvement europĂ©en, dans la foulĂ©e du congrès de La Haye de mai 1948. Mais ces organisations intergouvernementales, affaiblies par le droit de veto, manquent d'efficacitĂ© et déçoivent de nombreux EuropĂ©ens. Schuman lui-mĂŞme, qui a Ĺ“uvrĂ© Ă la crĂ©ation du Conseil de l'Europe mais a Ă©tĂ© contraint de faire beaucoup de concessions aux Britanniques, hostiles aux transferts de souverainetĂ©, a conscience de devoir changer de mĂ©thode. A ses yeux, seule une intĂ©gration supranationale, appliquĂ©e progressivement Ă des domaines de plus en plus larges, permet d'unifier rĂ©ellement l'Europe. Si les prĂ©occupations politiques sont prĂ©pondĂ©rantes, les objectifs Ă©conomiques ne sont pas absents. Monnet qui met en Ĺ“uvre le plan de modernisation de l'Ă©conomie française redoute le redressement rapide de la sidĂ©rurgie allemande qui pourrait conduire Ă une concurrence difficile pour les pays voisins et, peut-ĂŞtre, en France, Ă un retour au protectionnisme qu'il souhaite Ă©viter. Schuman, qui est dĂ©putĂ© du dĂ©partement de la Moselle oĂą la sidĂ©rurgie est importante, a lui aussi le souci d'un dĂ©veloppement harmonieux de ce secteur. Surtout, en intĂ©grant dans une première Ă©tape le charbon et l'acier, les Français cherchent Ă Ă©viter la domination de la Ruhr, principale rĂ©gion sidĂ©rurgique de la RFA. Le plan français rĂ©pond Ă des attentes chez plusieurs partenaires. Le chancelier Adenauer, consultĂ© juste avant le lancement du projet, se montre enthousiaste. Il est prĂŞt Ă sacrifier quelques avantages Ă©conomiques pour obtenir l'Ă©galitĂ© au sein d'une organisation lui permettant de redonner Ă son pays une place reconnue sur l'Ă©chiquier international. Il est Ă©galement très favorable Ă la rĂ©conciliation franco-allemande et très dĂ©sireux d'ancrer la RFA dans l'Europe occidentale. Par contre, le Royaume-Uni ne peut accepter de se joindre Ă ce projet qui semble menacer la souverainetĂ© de Westminster et pourrait lier son pays au continent, au dĂ©triment des relations privilĂ©giĂ©es avec les Etats-Unis et le Commonwealth. C'est donc Ă Six (France, RFA, Italie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas) que se crĂ©e la CommunautĂ© europĂ©enne du charbon et de l'acier (CECA) effectivement mise en place en 1952, après la signature et la ratification d'un traitĂ© qui dĂ©finit un ensemble institutionnel assez sophistiquĂ© mais instaurant un Ă©quilibre des pouvoirs entre la Haute AutoritĂ©, le Conseil des ministres, l'AssemblĂ©e parlementaire et la Cour de Justice [5]. Le plan Schuman laisse aux EuropĂ©ens du XXIè siècle, Ă la fois des enseignements et un hĂ©ritage. En 1950, quelques hommes ont relevĂ©, avec courage, les dĂ©fis d'une conjoncture internationale pleine de risques pour s'engager dans une voie novatrice. Ils ont inventĂ© un projet concret rĂ©pondant Ă la situation de l'après guerre mondiale et du dĂ©but de la guerre froide, pour rĂ©concilier les EuropĂ©ens, stabiliser le continent et contribuer Ă la paix. Ils avaient en commun des convictions fortes, des objectifs et des valeurs, ainsi que le sens de l'intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. La première CommunautĂ© europĂ©enne, celle du charbon et de l'acier, nĂ©e de la dĂ©claration Schuman du 9 mai 1950, a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme un succès de l'intĂ©gration mĂŞme si elle a aussi connu des Ă©checs. Après l'abandon de la CommunautĂ© europĂ©enne de dĂ©fense en 1954, elle a servi de rĂ©fĂ©rence sinon de modèle pour de nouvelles communautĂ©s créées par les traitĂ©s de Rome, en particulier la CommunautĂ© Ă©conomique europĂ©enne qui rĂ©alise progressivement, par la fusion des marchĂ©s, l'intĂ©gration Ă©conomique gĂ©nĂ©rale. Dans les annĂ©es 1980-1990, en mĂŞme temps que se prĂ©parent diffĂ©rents Ă©largissements, de nouvelles Ă©tapes sont franchies pour rĂ©aliser une union de plus en plus Ă©troite, notamment par l'instauration d'une monnaie, l'euro, et par le dĂ©veloppement des coopĂ©rations dans les domaines de la politique Ă©trangère, de la dĂ©fense, et aussi de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure. Quant au système institutionnel de l'Union europĂ©enne, il a Ă©tĂ© souvent amĂ©nagĂ© mais porte toujours la marque de la supranationalitĂ© inaugurĂ©e avec le plan Schuman. [1] Dans le numĂ©ro hors sĂ©rie, publiĂ© en 2008, sur Les textes qui ont changĂ© le monde, Le Point retient, pour le XXè siècle, la dĂ©claration Schuman, qui est prĂ©sentĂ©e Ă la suite du traitĂ© de Versailles, d'un extrait de 'Mein Kampf' , d'un texte sur la thĂ©orie de la relativitĂ© d'Albert Einstein et d'un extrait de L'inconscient et son interprĂ©tation de Sigmund Freud. [2] Sur Jean Monnet , voir ses MĂ©moires, Paris, Fayard, 1976, 642 p. ; GĂ©rard Bossuat, et Andreas Wilkens (dir.), Jean Monnet, l'Europe et les chemins de la paix, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, 536 p. ; Éric Roussel, Jean Monnet (1888-1979), Paris, Fayard, 1996, 1004 p. [3] Sur Robert Schuman, voir Raymond Poidevin, Robert Schuman. Homme d'Etat, (1886-1963), Paris, Imprimerie Nationale, 1986, 520 p. ; François Roth, Robert Schuman. Du Lorrain des frontières au père de l'Europe, Paris, Fayard, 2008, 658 p. [4] Sur le plan Schuman, sa genèse et ses motivations , voir notamment Klaus Schwabe (dir.), The Beginnings of the Schuman-Plan, Baden-Baden, Nomos Verlag, 1988, 475 p. ; Andreas Wilkens (dir.), Le plan Schuman dans l'histoire. IntĂ©rĂŞts nationaux et projets europĂ©ens, Bruxelles, Bruylant, 2004, 466 p. Dans cet ouvrage, voir en particulier : Pierre Gerbet, « la naissance du plan Schuman », pp. 13-51 ; Klaus Schwabe, « L'Allemagne, Adenauer et l'option de l'intĂ©gration Ă l'Ouest », pp. 81-105 ; « Marie-ThĂ©rèse Bitsch, « La triple option de Paris : pour une Europe supranationale et sectorielle autour du noyau franco-allemand », pp.150-168. [5] Sur la CECA, voir Dirk Spierenburg et Raymond Poidevin, Histoire de la Haute AutoritĂ© de la CECA, Bruxelles, Bruylant, 1993, 919 p. ; Philippe Mioche, Les cinquante annĂ©es de l'Europe du charbon et de l'acier, 1952-2002, Luxembourg, Office des publications officielles des CommunautĂ©s europĂ©ennes, 2004, 128 p. Â
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| Last Updated on Monday, 17 May 2010 16:10 |

