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A propos du cinquantenaire du traité de l’Elysée Print E-mail
 

 

Sylvain Schirmann
Professeur à l’Université de Strasbourg

 

Papiers d'actualité/ Current Affairs in Perspective
Fondation Pierre du Bois
No 1, Janvier 2013

 

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En signant le 22 janvier 1963 le traité de l’Elysée, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer poursuivirent non seulement la coopération commencée entre les deux pays au début des années cinquante dans le cadre de la CECA, mais ils l’inscrivirent dans un élan mobilisateur, qui devait amener les deux Etats à imprimer leurs marques à la construction européenne. Cinquante ans après (« les noces d’or ») quel bilan tirer de cette coopération et de cette « amitié franco-allemande » ?

A l’aune de l’histoire et du premier vingtième siècle, le bilan du traité de l’Elysée est à proprement parler impressionnant. Les deux Etats se sont d’abord dotés d’instruments multiples pour organiser leur travail commun. Des plus visibles, comme les sommets réguliers, aux plus modestes, comme les contacts réguliers entre fonctionnaires, ces instruments ont densifié le dialogue franco-allemand et permis aux deux partenaires non seulement de nouer un dialogue peu évident, mais surtout de progressivement dépasser leurs différends. Ont ainsi émergé grâce aux perspectives ouvertes par le traité de l’Elysée des institutions qui tissent les liens. Elles constituent de réelles réussites : l’OFAJ (Office franco-allemand pour la jeunesse), l’Université franco-allemande ou encore la chaine culturelle franco-allemande Arte, pour ne prendre que quelques exemples. Le partenariat a également permis des avancées dans le domaine économique à travers des coopérations industrielles renforcées, comme AIRBUS-EADS, ou encore le programme Ariane de l’Agence spatiale européenne. Cette relation est ainsi devenue une évidence.

C’est en matière de construction européenne que le couple a probablement eu les plus beaux succès. C’est au sein du binôme Pompidou-Brandt que se décide la relance européenne de La Haye (1969), permettant l’ouverture du chantier monétaire et le premier élargissement de la Communauté. C’est avec Giscard et Schmidt que les instances européennes lancent le système monétaire européen et l’ECU. Les mêmes poussent à l’institutionnalisation des sommets européens, à travers le Conseil européen, et à l’élection du Parlement européen au suffrage universel. L’image de Mitterrand et de Kohl, main dans la main à Verdun, reste, elle, toujours gravée dans la mémoire franco-allemande. Au-delà de la symbolique, les deux hommes peuvent se targuer d’avoir mis sur les rails l’UEM, l’Union européenne et surtout, avec l’aide d’autres, permis la réunification de l’Allemagne sans secousses majeures. A chaque avancée majeure de la construction de l’Europe communautaire, on retrouve le couple franco-allemand.

La succes story ne doit cependant pas faire oublier les crises et les difficultés qui ont émaillé la vie du tandem franco-allemand. L’encre du traité à peine sèche, il a fallu se résoudre côté français à accepter un préambule voté par le Bundestag qui précise le cadre du traité : en cas de conflit d’intérêt avec l’alliance atlantique, c’est cette dernière qui prime. Avec le départ d’Adenauer de la chancellerie en cette même année 1963, c’est « une glaciation » des relations qui se profile entre les deux pays et de Gaulle n’aura guère d’affinités avec Erhard et Kiesinger. Les relations entre Pompidou et Brandt furent émaillées d’arrières pensées, qui montrent que la confiance dans le partenaire n’est pas immédiate. On pourrait parler de la méfiance réciproque au moment de la réunification allemande. Celle-ci a d’ailleurs fondamentalement changé la donne de la relation. Si elle reposait alors sur un déséquilibre qui était favorable à la France, elle se rééquilibre ensuite. A partir du milieu des années 1990, les dirigeants français doivent compter avec une Allemagne qui affiche plus fermement ses positions, (« qui se comporte comme nous », selon l’expression d’Hubert Védrine). Cela donne lieu à des confrontations musclées entre les deux voisins du Rhin, comme lors du sommet de Nice en 2000. Il était clair également qu’à partir du moment où la France opposa une fin de non-recevoir au projet Schäuble – Lammers de créer un noyau fédéral européen, l’Allemagne défendrait plus fermement ses intérêts nationaux.

D’une façon générale, l’évidence de la relation la normalise. Elle se vit également dans un contexte géopolitique modifié par rapport à ses phases initiales. La fin de la guerre froide place l’Allemagne au cœur de l’Europe et il lui est difficile de faire abstraction de ses voisins orientaux. Elle regarde également vers la Baltique. Paris, dans un contexte plus globalisé et mondialisé, a rêvé d’une Union pour la Méditerranée. Le dialogue peut ainsi apparaître comme moins essentiel aux deux Etats, devenir plus difficile, ce qui permet à certains de parler de crise franco-allemande, d’incompréhensions réciproques. Celles-ci se sont exprimées également dans le cadre de la gestion de la crise de la zone Euro. A une Allemagne soucieuse de stabilité et de luttes contre l’endettement, farouche partisane de la non-intervention de la BCE, on oppose une France plus favorable à l’intervention de l’organisation de Francfort, plus intéressée par la relance que par la lutte contre les déficits. En réalité, sur les derniers mois Paris et Berlin ont fait un pas vers le partenaire, imprégnant les orientations économiques de l’Europe qui chemine vers davantage d’intégration dans la zone Euro. Cela n’enlève rien aux inquiétudes des opinions, mais reste malgré tout essentiel pour l’avenir de l’UE.

Là est le défi actuel. La relance de la coopération franco-allemande est essentielle à la poursuite du projet européen. La voie choisie est celle du pragmatisme. Les deux Etats ont adopté le 4 février 2010 un agenda franco-allemand pour l’horizon 2020. Celui-ci met l’accent sur la recherche, l’innovation et la compétitivité. Mais il souhaite également rapprocher Allemands et Français par le développement de cursus bilingues. Berlin et Paris escomptent parvenir à réformer la gouvernance européenne, notamment sur le plan économique et financier. Lors des célébrations franco-allemandes du 21 et 22 janvier 2013, Angela Merkel et François Hollande ont manifesté leur volonté de poursuivre dans ce dessein. Des chantiers ont été esquissés : création d’un groupe de travail consultatif franco-allemand pour proposer des initiatives conjointes en matière de compétitivité et de modèle social ; développement d’outils franco-allemands d’aide à la recherche d’emploi ; mesures pour favoriser la mobilité des diplômés ; quête d’une approche conjointe en matière de politique énergétique… Tout cela résolument dans une perspective européenne, Paris et Berlin réaffirmant à cette occasion leur volonté d’arriver à un parquet ainsi qu’à un régime d’asile européens. Mais faute de calendrier précis et d’indications quant aux moyens financiers pour la réalisation d’un tel programme, il faut espérer que ces mesures ne restent pas au stade du catalogue.

Cela sera-t-il suffisant pour revitaliser la relation franco-allemande ? Comment sortir du « mariage de raison » ? La normalité et l’évidence aggravent parfois les incompréhensions réciproques. Pour que la France et l’Allemagne retrouvent leur rôle moteur en Europe, elles doivent regarder certaines réalités en face : la mondialisation et ses exigences pour la France ; les responsabilités internationales pour l’Allemagne. C’est aussi une question essentielle pour l’avenir de l’Europe. Peut-être cela passe-t-il par les sociétés civiles françaises et allemandes ? Cela suppose certainement associer également d’autres pays à la direction de l’Europe. G. H. Soutou, le dit autrement : « le couple est toujours nécessaire, mais il n’est plus suffisant ». Il y a cependant urgence, faute de quoi l’euroscepticisme progressera, et avec lui les replis nationaux. Au moment de la célébration des cinquante ans du traité de l’Elysée, David Cameron empruntait résolument ce chemin avec son projet de renégociation des liens entre l’UE et le Royaume-Uni et la perspective d’un référendum sur le maintien des Britanniques dans l’UE.

Jacques Delors, parlant de l’état de la relation franco-allemande dans la maison de Robert Schuman à Scy-Chazelles, avait eu ces mots en mai 2010 : « C’est la messe de onze heures sans la foi … La liturgie franco-allemande n’a pas changé. Mais est-ce qu’on y croit vraiment ? » Le cinquantenaire méritait dès lors peut-être plus qu’un catalogue de mesures : un geste symbolique !

 

 

 

Pour en savoir plus

 

- Cécile CALIA et Claire DEMESMAY, Que reste-t-il du couple franco-allemand , Paris, La Documentation française, 2013
- Bernard de MONTFERRAND, France-Allemagne : l'heure de vérité. Le choc des modèles, Paris, Tallandier, 2011
- La revue Allemagne d'aujourd'hui n° 201 - juillet -septembre 2012, numéro spécial : "Les relations franco-allemandes. Bilan et perspectives à l'occasion du cinquantième anniversaire du traité de l'Elysée", Lille,Presses
du Septentrion.


 

Last Updated on Tuesday, 29 January 2013 18:23
 
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